à lire, un entretien avec Michel Rocard
l'autogestion
c'est pour aujourd'hui ou pour demain ?
C'est tout simplement la question de départ d'un ouvrage en cours de préparation après 2 ans d'enquête de terrain. Sortie prévue début 2011. voir le sommaire.
Le PSU et l'ADELS (association pour la démocratie et l'éducation locale et sociale) ont été créés il y a 50 ans.
Alors l’autogestion a 50 ans ? Ce serait là faire erreur historique ; on ne peut en effet la confondre avec le PSU, puisque ce parti a adopté officiellement la référence au socialisme autogestionnaire en 1972, c'est-à-dire 2 ans après la CFDT, 4 après mai 68 et encore bien plus si l'on se réfère aux écrits de nombreux chercheurs, marxistes ou non, développant longuement, dès 1960, le concept d'autogestion, à partir de l'analyse critique de réalités, telles, par exemple, les soviets en Russie, l'autogestion en Yougoslavie, en Algérie… et en France, le Familistère de Jean-Baptiste Godin, ou bien encore la communauté de travail de Boimondau.
L'autogestion relève d'un profond désir de l'homme à être autonome, enfin émancipé, libéré de toutes le chaînes à l'origine de son aliénation. Le PSU, rendons-lui cet hommage, fut l'un des principaux concepteurs et chaleureux porte-parole de ce désir de liberté, d'égalité et de solidarité, d'une "société festive" (Guy Debord). Mais ce désir, si fort soit-il, peut-il pour autant déboucher sur un projet politique réaliste (dans le sens de réalisable à terme), alternatif au communisme et au capitalisme, ou bien l'autogestion - dans cette appellation ou dans une autre - est-elle plus simplement un levier favorisant le mouvement ?
Nous abordons cette double question en suivant deux fils :
- un fil historique
- un fil "grands témoins" du passé et du présent
Le fil historique
La révolte humaine est paradoxale : d'une part l'homme ne peut s'en passer pour vivre et supporter sa condition de mortel, d'autre part il découvre à chaque révolution que raisonnablement le bonheur absolu ne peut être sur terre et que tout projet politique qui en fait sa finalité est un leurre. Certes il peut envisager l'existence d'un monde au delà de son absurde condition, mais là il rentre dans le domaine de l'imaginaire, de la croyance et s'éloigne donc de la raison. Albert Camus aide à mieux saisir comment l'humanité s'accommode tant bien que mal de cette problématique.
Il fait de l'homme un être condamné, comme Sisyphe, à éternellement pousser dans une pente abrupte, une lourde pierre où est inscrit "qu'est-ce que je fais au monde, si ce n'est pour y mourir ?" Et jamais il n'atteint le sommet de l'Olympe ! Situation dont l'absurdité le pousserait au désespoir si, au hasard d'un palier, il ne trouvait parfois repos et plaisir, un instant de "plénitude humaine originelle" (Henri Lefebvre). Alors il en veut plus et repart plus révolté que jamais à la recherche d'une autre plage de bonheur … Et cette histoire est sans fin !
Certes l'homme progresse dans la connaissance et la maîtrise de la nature, mais en même temps il épuise celle-ci, la met en danger et se met en danger. A-t-il conscience que son désir de possession peut être démesuré ? Peut-être attend-il trop de Prométhée ("la délivrance de Prométhée", Yvon Bourdet) qui a osé braver Zeus en remettant le feu de la connaissance à l'humanité.
Alors comme ça, direz-vous, vous voulez réduite l'autogestion à quelques mythes ? Non pas vraiment, il s'agit simplement d'admettre que l'autogestion avait dans ses intentions politiques un petit côté mythique en la considérant comme une finalité politique atteignable. Il s'agit en fait de la démythifier pour la reconnaître, avec Henri Lefebvre et surtout André Gorz, dans ce qu'elle est avant tout : mouvement permanent dialectique entre "l'institué et l'instituant", entre "autonomie et hétéronomie", et ainsi lui donner une signification historique.
Le socialisme autogestionnaire est la rencontre de trois courants de pensée : marxisme critique non dogmatique, humanisme -personnalisme chrétien et libertaire anti autoritaire, courants dont les origines remontent au19ème siècle avec l'apparition de la classe ouvrière et le développement de la vie urbaine. Ce qui nous amène à faire le détour par quelques faits et évènements importants de ce siècle, par exemple : la création de l'Association Internationale des travailleurs (1ère Internationale), la Commune de Paris … Une fois faite la conjonction, au demeurant très instable, de ces trois courants, se pose alors la question du choix stratégique pour arriver à la société idéale : voie révolutionnaire ou voie réformiste ?
· révolution : selon Engels et Marx, l'histoire doit avoir une fin. Elle est en effet une succession de
luttes : l'esclave contre le maître, le serf contre le prince, la bourgeoisie contre l'aristocratie et enfin le prolétariat contre la bourgeoisie. Le prolétariat, selon Marx, est le produit du capitalisme, l'un ne pouvant exister sans l'autre. Il s'agit d'une classe très large composée des ouvriers mais aussi des petits paysans, des artisans et commerçants endettés, des employés, des cadres moyens … enfin tous ceux qui sont instruments du travail au profit du capital ; "à mesure que grandit la bourgeoisie, c'est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes, qui ne vivent qu'à la condition de trouver du travail et qui ne vivent que si leur travail accroît le capital" (Manifeste communiste, 1848). Si grâce à la lutte des classes, le prolétariat arrive à renverser le capitalisme et à prendre le pouvoir, ce sera la fin de l'histoire parce que, après lui il n'y a pas d'autres classes. Sa victoire débouche nécessairement vers une belle harmonie sociétale où tout le monde, sans exception, trouve le bonheur de vivre, c'est aussi simple que cela ! Mais si Marx et Engels avaient suffisamment vécu pour se rendre compte de l'usage que Lénine, Staline et quelques autres, ont fait de leur théorie, ils auraient certainement réajusté leur lecture de l'histoire. Faisons l'hypothèse que leurs représentations prophétiques d'un prolétariat sacralisé possédant à priori toutes les vertus : l'unité, la capacité d'exercer tous les pouvoirs, etc., auraient été bouleversées. En fait toutes les révolutions "réussies" ont accouché au mieux d'États jacobins et au pire d'États totalitaires tyranniques, c'est-à-dire tout le contraire du projet politique autogestionnaire. Donc l'histoire n'est pas finie, le capitalisme tentaculaire, même si quelques secousses comme prévu par Marx il y a 160 ans l'ont ébranlé, est toujours bien là et le prolétariat aussi …
· réforme : cette tendance est surtout celle de la 2ème gauche ou nouvelle gauche, celle issue principalement de la doctrine sociale chrétienne, celle qui va intégrer peu à peu le Parti socialiste pour se rapprocher de l'accès à l'exercice du pouvoir. Ce qui amène, à partir de 1981, certains des architectes et des ouvriers concepteurs du socialisme autogestionnaire à en devenir les "déconstructeurs" (Franck Georgi) ; Pierre Rosanvallon, "L'âge d'or de l'autogestion", en est l'un des plus bels exemples. Ces déconstructeurs sont alors qualifiés soit de "social-traîtres" à la cause révolutionnaire, soit de "sociaux-démocrates" réalistes réformistes ne croyant pas au "grand soir". Nous nous gardons bien de parler de "fossoyeurs", ou de "démolisseurs", querelle vaine faite de procès d'intention ; il semble préférable d'admettre ce principe de déconstruction d'un concept parce que celui-ci est devenu au fil du temps inopérant pour analyser, par exemple, la mondialisation de l'économie ou pour proposer une alternative politique et sociale crédible. Dans la déconstruction on est attentif à ce que l'on fait car certains matériaux peuvent être réutilisés pour reconstruire autre chose mais toute la question est là, que faire ?
Aujourd'hui, en effet, la gauche ne sait plus trop quoi penser et proposer comme alternative à la main mise du capitalisme sur le monde. Mais peu enclin au pessimisme sans être pour autant positivistes nous allons voir que sur le terrain "le monde bouge".
Le fil grands témoins du passé et du présent
On ne peut dévoiler ici ce qui va être l'essentiel de l'ouvrage, il ne se vendrait plus ! Évoquons simplement quelques traits dominants.
Témoins du passé, mais aussi témoins du présent. Nous avons discuté avec une quarantaine de
personnes qui avaient l'âge d'être actifs dans les années 60. La plupart on été adhérents un moment ou un autre au PSU. Certains ont participé au pouvoir d'État quand la gauche l'exerçait. Certains sont encore très engagés dans la vie politique, avec des responsabilités d'élus pouvant être importantes. D'autres enfin demeurent fortement impliqués dans la vie associative militante.
Nous avons posé une seule question (enfin si l'on veut !), "qu'est-ce qui dans votre vie vous a amené à vous engager dans le mouvement autogestionnaire et comment expliquez-vous ce choix ?". Il en ressort :
· une participation fréquente à un mouvement de jeunesse et (ou) d'action catholique sources de l'ancrage à gauche et de la formation militante,
· le fort impact de la guerre d'Algérie et de mai 68 dans leur vie,
· le sentiment d'exister dans les luttes : droits des femmes, protection de l'environnement, défense de l'emploi, droit au logement, droit à la terre …
· l'importance de la vie quotidienne et d'agir pour la changer.
Témoins du présent : une vingtaine de personnes, pas nées ou trop jeunes en mai 68. Certaines sont élues municipales. La plupart ont une activité professionnelle choisie et engagée dans le cadre de l'économie sociale et solidaire.
Question posée : "qu'est-ce qui, selon vous, motive vos choix de vie professionnelle et d'élus et qu'est-ce que signifie pour vous l'autogestion?". Il en ressort :
· l'engagement militant est fonction d'évènements ponctuels (mouvements lycéens, étudiants …), cet engagement s'inscrit peu dans la durée,
· la référence chrétienne est moins présente,
· l'appartenance politique est beaucoup moins nette, avec une certaine méfiance à l'égard des appareils politiques et des grands discours,
· être autonome, faire, agir dans le quotidien, être entrepreneur coopérateur,
· l'autogestion cette inconnue !
Concluons provisoirement. La plus grande conquête de l'homme est certainement le droit, celui qui va à l'encontre de la loi du plus fort et du droit divin. Mais ce droit n'est jamais acquis définitivement car l'homme a un étrange penchant qui le pousse, naturellement, à ouvrir la boite de Pandore et là, nom de Zeus, c'est la catastrophe, la dernière crise bancaire en étant une belle. Alors il faut se remettre à l'ouvrage, lutter, revoir les institutions, les lois …, repenser la société et le monde en espérant les rendre plus justes. On découvre aussi dans le système institutionnel économique et social des petites failles, des espaces où la créativité peut s'exprimer. Autogestion, auto organisation, association, coopération … prennent alors tout leur sens dans une praxis aux résultats mesurables ; et, qui sait, leur "goutte-à-goutte" (Daniel Mothé) finira-t-il par agrandir ces quelques failles !
"Chers camarades, je revendique mon autonomie créatrice !" (Michel Rocard)
Les acteurs de l'ouvrage
Lucien Alluy (07), Sonia Annic (56), Catherine Barras (07), André Barthélemy (69), Jean Berthinier (69), Harold Bertrand (69), Josselin Boireau (29), Marie-France Bommert (22) , Hamou Bouakkaz (75), Sylvain Bouchard (38), Huguette Bouchardeau (75), Pierre Bourges (35), Pierre Bourguignon (76), Marie-Hélène Bunoz (69), Roland Burgy (25), Denis Clerc (21), Robert Chapuis (07), Michel Chaudy (26), Gaby Cohn-Bendit (56), Daniel Delaveau (35), Fatima Demougeot (25), Serge Depaquit (75), Florence Fréry (93), Elie Gaborit (85), Chantal Galibert (23), Alain Genthon (26), Damien Girardier (74), Georges Gontcharoff (92), Roger Gosselin (07), Jean-Yves Griot (53), Jean-François Guillemot (56), Jean Haffner (26), Bernard Huissoud (69), Cyril Hunault (44), Odile Jacquin (38), Michel Jurine (69), Cyril Kretzchmar (69), François Lamy (91), Dominique Lebailly (22), Marylise Lebranchu (29), Monique Le Minter (22), Edwige Lepelletier (74), Charlotte Leydier (85), Julia Lopez (38), Pierre Mahey (38), Jean-René Marsac (35), Michel Marzin (29), Claude Neuschwander (34), Jeanine Palm (35), Henri Pérouze (69), Nathalie Perrin (69), Manuella Philippot (07), Charles Piaget (25), Bernard Ravenel (75), Michel Rocard (75), Jacques Salvator (93),. Catherine Sfoggia (44), Yann Sourbier (07), Françoise Tétard (75), Charles Toullier (69), Gine Vagnozzi (38), Pierre Vanlerenberghe (75), Roland Vittot (25), Irène Voiry (24)
Recherche documentaire, rédaction
Jean-Michel Aubert (74), Christian Bonnet (69), Franck Capisano (CNRS), Jacques Gérard (74), Annie Kuhnmunch (75 - archives CFDT), Jacques Lamy (44), Nicolas Leblanc (75 - Territoires), Camille Lopez (35), Alexis Morvan (26), Matthieu Pasquio (91), Marie-Claude Pétrod (74), René Pommaret (26), Hélène Rescan (35), Geneviève Thomé (69), Franck Veyron (Université Paris 10), Pierre Vial (69 - ARVEL)
Sous la direction de Pierre Thomé
Ouvrage réalisé en partenariat avec
- l'ADELS - Territoires
- les Amis de Tribune Socialiste
- l'ARVEL
Contact : Pierre Thomé Le Grillon B 69340 Francheville
tél. 06 75 79 00 46 mail : pierre.thome69@orange.fr