"Désert d'avenir" ?
note écrite le 15 juin 2007
Ce titre est emprunté à Guillaume Bachelay, “plume” de Laurent Fabius et dont le dernier ouvrage s’intitule “désert d’avenir. Histoire de la gauche, 1983-2007″.
mots-clés : Gauche, PS, traversée du désert, marxisme, personnalisme, assises
1. la gauche s’effondre-t-elle ?
Les résultats du 1er tour des législatives confirment la tendance amorcée en 1986 : la gauche, dans toutes ses composantes, a perdu et continue à perdre du terrain lors des élections orientant la politique nationale et internationale, 2007 étant son plus mauvais score au 1er tour sous la 5° République.

Sous la 5ème République et mises à part les années 1981 et 1988 où la Gauche fut majoritaire (proportionnelle à un tour en 1986) , les élections législatives depuis 1993, comme d'ailleurs les présidentielles, ne sont pas favorables à la Gauche. Les 2ème tours corrigent parfois la faiblesse du 1er tour mais sans que cela affecte beaucoup des tendances particulièrement plane (courbes en noir).
Alors que faire ? Changer de République ? Changer la gauche ? Et pourquoi pas les deux à la fois !
Dans l’immédiat, le PS et ses satellites en sont au “sauve qui peut” : crise de leaderships,
opposition frontale sans vraiment formuler de propositions alternatives, critiques virulentes et sans distinction à l’égard des médias, sont les plus apparentes manifestations d’un inquiétant manque de cohérence.
Le PS paraît tétanisé, sclérosé et se retrouve assez proche de la situation de la SFIO des années 50-60 durant lesquelles ce parti de notables, englué dans des querelles intestines à propos, entre autres, de la guerre d’Algérie, fut amené à se dissoudre ; ce qui favorisa l’éclosion de l’ère Mitterrand. Donc au regard de cette expérience et en faisant l’hypothèse que toute crise majeure débouche sur le renouveau, on peut toujours espérer une nouvelle ère. Mais on n'en est pas encore là et il convient d’examiner d’un peu plus près ce qui peut expliquer le désarroi de la Gauche "plurielle, unie, communiste, anti libérale, qui protège, ...", autant de qualificatifs dont on aurait perdu le sens, sans oublier le dernier en date, ”la démocratie téléphonique“!

2. La gauche en mal de pensées ?
Le manque de la Gauche résiderait peut-être dans sa difficulté à (re)conceptualiser la société et le monde. À trop vouloir paraître bonne gestionnaire des affaires, en aurait-elle oublié de penser ? S'agit-il d'une simple traversée de désert ?
Dans le désert, on ne sait plus trop où l’on est et où l’on en est ! On doit
aussi s’en remettre complètement à des guides dont le rapport au monde et les modes de vie sont loin des nôtres. On est ainsi dans de bonnes conditions pour relativiser les problèmes, revenir à quelques fondamentaux et remettre les idées en place. On propose donc quelques pistes de réflexion, rejoignant ainsi bon nombre d’hommes et de femmes de gauche qui ne se satisfont pas d’une stérile ”guerre des chefs”.
2.1. la chute du communisme a provoqué la disgrâce du marxisme, comme si ce modèle de
pensée conduisait obligatoirement au totalitarisme - toute la pensée chrétienne serait-elle à rejeter sous prétexte que l’institution qui s’y réfère, a généré, à un moment de l’histoire, l’inquisition et les massacres liés aux croisades ?-. Ce rejet, brutal et qui va de pair avec la remise en cause générale du structuralisme, est bouleversant pour le socialisme qui a perdu ainsi son principal référentiel fondateur. Comment alors changer la réalité sociale “dès lors que la classe ouvrière est censée ne plus exister, parce que la théorie et le discours politique qui lui conféraient son existence en tant que classe sociale mobilisée ou mobilisable autour de ses intérêts de classe, ont disparu du champ politique et n’ont pas été remplacés par une autre approche donnant une place spécifique aux classes populaires et aux conflits sociaux” (Didier Eribon, "d'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française" éd. Léo Scheer, 2007)
2.2. le personnalisme d’Emmanuel Mounier, modernisé par quelques “nouveaux philosophes” médiatiques, bénéficie du rejet du marxisme pour devenir peu ou prou le principal référentiel, non seulement de la Droite mais aussi d'une bonne partie de la Gauche.
C’est le primat du “sujet autonome“, libre de tout déterminisme social, responsable, méritant et fier de son appartenance à la Nation. On n’est pas loin du “Contrat social” de Jean-Jacques Rousseau où le peuple s’en remet librement à l’autorité politique de la Nation, contre-partie nécessaire pour pouvoir bénéficier de droits.
La campagne présidentielle de S. Royal (donc en principe celle aussi du PS !) a été, que ce soit voulu ou non peu importe, inspirée par cette philosophie : le “donnant-donnant, l’ordre juste”, la compassion, le lien social, le “aimons-nous”, la Marseillaise et le drapeau tricolore, etc., en sont issus. B-H.Lévy n'est-il pas l'un des principaux conseillers de S.Royal ?
Cela conduit à une politique humaniste pouvant très bien être mise en œuvre tant par la droite que par la gauche, ce qui facilite grandement les alliances avec le Centre. Cette politique projette une société sans clivages sociaux, où il ferait bon vivre ensemble et où l’Éducation est LA solution à tous les maux (”l’Emile” de J.J. Rousseau). Et si par malheur quelques dérapages viennent perturber le bel agencement, les corrections se font surtout grâce à de l’action humanitaire et à de grandes envolées médiatiques émouvantes et consensuelles, type téléthon ou N. Hulot.
“Ses propositions (du PS) se firent de plus en plus sociétales et morales. Récemment, on y ajouta même une dose de régional et une ration de familial. Résultat : les catégories populaires et les couches moyennes déclassées ont déserté la gauche. On l’a vu le 21 avril 2002. Rebelote en 2007 : au premier tour, le duo Sarkozy-Le Pen a recueilli deux fois plus de suffrages des ouvriers et des employés que Ségolène Royal. Pendant que les inclus des grandes villes, la bourgeoisie d’artistes branchouilles, une partie de la jeunesse et les minorités sont devenus notre base sociale, Sarkozy fait un carton chez les salariés du périurbain et dans le monde rural en parlant travail, pouvoir d’achat, lutte contre les délocalisations et Europe qui protège. La leçon de cette histoire, c’est que la gauche doit clarifier son rapport au réel. La mondialisation est un fait dont il faut corriger les effets. Le problème, pour un socialiste, commence quand cette contrainte ne lui apparaît plus comme une donnée extérieure à laquelle il peut opposer une politique, mais comme l’intériorisation de l’impossibilité d’agir. C’est alors que le gestionnaire tue le réformiste, que la droite consume la gauche et que les dégelées succèdent aux déroutes. Et si on parlait enfin de tout cela au PS ?” (Guillaume Bachelay)
De défaite en défaite, la Gauche ne cesse de se déchirer sans oser, au moins publiquement, mettre à plat ses difficultés que les quelques questions qui suivent ne suffiront pas à résumer, loin s'en faut, mais enfin on se les pose ...

- la pensée marxiste est-elle contradictoire avec la démocratie ?
- le mouvement ouvrier est-il en voie de disparition ? Qu’en est-il de son histoire ?
-si les classes sociales, comme lieu d’appartenance sociale, ne sont plus reconnues, ne va-t-on pas vers une atomisation du monde social et politique ? Quel référentiel permettrait, par une redéfinition des identités sociales, d’éviter cette atomisation ?
- les objectifs économiques et sociaux des personnes en situation de précarité et à faible revenu, peuvent-ils rejoindre ceux des personnes “à l’aise” sur le plan économique ? Certains antagonismes sont-ils solubles autrement que dans le conflit ?
- comment donner sens aux luttes actuelles le plus souvent catégorielles, morcelées ?
3. comment avancer ?
”Le vrai pouvoir de notre parti, c’est celui des idées“(P. Mauroy, Épinay 1971)
3.1. revisiter l’histoire : la gauche a eu des périodes fastes: 1936 et le Front Populaire, mai 1968, 1981 et F. Mitterrand … Cette histoire peut apporter des enseignements utiles et du réconfort puisqu’elle dit que rien n’est définitivement figé.

3.2. re-”convoquer”(parler avec) collectivement les militants de base, ceux et celles
solidement impliqués dans la vie des entreprises privées et publiques, dans la vie des quartiers (associations de toutes sortes, parents d’élèves etc.), dans les ONG, ... et mettre les “experts” au service de cette expression et non l’inverse ! En effet il semblerait bien que la valorisation des élites d’expertise (avec une dominante du discours Sciences Po et ENA) se fasse au détriment des élites militantes. “L’expertise politico-administrative l’a emporté sur l’expertise acquise dans l’action associative, syndicale” (Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, “la société des socialistes. Le PS aujourd’hui“, éd. le Croquant, 2006)
“Les militants constituent une élite et le parti socialiste doit rester une avant-garde. Mais prenons soin, Camarades, de ne pas accentuer le décalage entre la gauche des partis et la gauche du pays”. (P. Mauroy, Épinay 1971)
Et si finalement le désert n'était pas sans avenir ?
Réagir ?