Justice sociale, pouvoir d'achat, cohésion sociale
notes écrites les 14 déc.2006 et 9 janv.2007
mots-clés : catégories sociales, revenus, protection sociale, logement, incohésion sociale
1. échelle sociale
Dans l'actuelle échelle sociale, on distingue généralement 4 grandes catégories :
* les “grands possédants” : revenus mensuels, pas moins de 50.000€, quant au plus, il est de l’ordre de l’inestimable : jusqu’à 400 fois la valeur du SMIC pour quelques PDG ! On trouve aussi dans cette catégories des artistes et des sportifs de haut niveau. La vie chère ? “connais pas !” “Mon pouvoir d’achat ? pourrait être meilleur si l’on nous imposait moins !”. Mais réjouissons-nous : la rémunération moyenne des 120 principaux patrons français a diminué de 2,9% entre 2004 et 2005 ! C’est un début …
* les “à l’aise” : avec au minimum 5.500€ par mois ;
hauts fonctionnaires, cadres supérieurs, cadres moyens supérieurs, parlementaires, certaines professions libérales, quelques commerçants et artisans … Dans l’ensemble les fins de mois ne font pas vraiment problème. Mais on s’interroge malgré tout sur les prix “exorbitants” de l’immobilier “pouvant différer, voire empêcher, l’achat d’une 2° résidence secondaire !“
* les “juste, juste”: 1.500€ par mois minimum avec une moyenne à 2.300€ ; enseignants, professions para-médicales, sociales, artisans, commerçants, employés, ouvriers OHQ, etc. Catégorie la plus nombreuse et très attentive à son pouvoir d'achat ; en effet “un sou est un sou” et les fins de mois peuvent être acrobatiques, surtout si le crédit à la consommation (c’est cette catégorie qui y recourt le plus) est important.
* les “sans grand chose ou sans rien”: SMIC et tous ceux vivant en dessous du seuil de pauvreté, moins de 788€ par mois ; 7 millions de personnes sont concernées (sources : INSEE / extraits) : bénéficiaires d’allocations diverses dont le RMI, emplois précaires à temps partiel imposé. Cette pauvreté frappe davantage les familles monoparentales et les personnes seules. Elle se situe aussi bien en ville qu’en milieu rural. Il peut être utile de rappeler que le RMI était annoncé, lors de sa création en 1989-1990 (M. Rocard), comme une mesure impérativement transitoire, dans l’attente d’une embellie imminente du marché de l’emploi (ah ! les effets d’annonce …). Actuellement 1.200.000 personnes en sont bénéficiaires, sur une durée qui s’est accrue au fil des ans. Ces faibles revenus permettent-ils de vivre dignement ?
~lire : “Nous, les t
ravailleurs pauvres” ©
Cette classification représente un ordre économique et social fondé sur le capitalisme. Le marxisme a complètement échoué dans la remise en cause de cet ordre, dont acte. Mais cet ordre est-il pour autant “juste” ? Quelles raisons peuvent expliquer de tels écarts : le niveau de formation ? de compétences ? de culture ? … Quelle éthique peut justifier (sinon une grande avidité) que des compétences et (ou) des responsabilités soient rémunérées 400 ou même 40 fois plus que le SMIC ? À cette échelle il semble que l'on soit beaucoup plus dans la démesure que dans la justice sociale.
"
Les Français se pensent généralement comme un peuple très égalitaire, voire égalitariste. Ils figurent au contraire parmi les sociétés européennes qui jugent légitimes les écarts les plus grands entre les différentes positions sociales",
Un pays schizophrène dans
Alternatives économiques, N°265, janvier 2008.
2. protection sociale
La mode est la création de fondations à vocation sociale ou médicale et quelques grands patrons (américains principalement, Bill Gates en tête) s'y sont lancés avec une apparante générosité. Ce retour à la philanthropie marque un retour aux systèmes de protection sociale du 19°siècle. Il s'agit en effet ni plus ni moins que d'une charité moderne et laïcisée loin d’être désintéressée pour ses promoteurs : déductions d’impôts, retour d’image excellent pour la marque, retour sur investissement … font partie des avantages qui en découlent.
Ce système devient la base même de la protection sociale américaine, avec désengagement de l’État et risque majeur de l’arbitraire d’un décideur fortuné par ciblage de certaines populations au détriment d’autres … En France, on y vient, à plus petite échelle certes, mais l’idée progresse à grands pas, Liliane Bettencourt, Didier Pineau-Valencienne en sont, entre autres, les principaux apôtres. Le système de protection sociale par répartition court ainsi de gros risques, non seulement à cause de ses déficits chroniques, mais aussi sous prétexte de modernisation et de privatisation.
3. vie chère et logement
Se l

oger devient pour certains aventureux, voire impossible. Les dépenses liées au logement prennent une part croissante dans le budget des ménages, tout particulièrement chez les plus jeunes.
Le Centre d’analyse stratégique (organisme public gouvernemental) a publié à ce sujet une “Note de veille” (n°38) : “
l’indice des prix à la consommation (IPC) ne donne qu’une vision incomplète du coût du logement alors que celui-ci est au coeur des dépenses contraintes des ménages et influence donc fortement le pouvoir d’achat. Notamment, l’approche par les indices ne prend en compte que les loyers effectifs, de sorte que la hausse des prix de l’immobilier (et de la charge de la dette induite pour les propriétaires accédant) n’entre pas dans la mesure de l’inflation. Or les trois principaux statuts d’occupation (locataire, propriétaire accédant, propriétaire non accédant) impliquent des dépenses de logement très différentes …” (
intégralité du texte). La question du logement renvoie à la fois aux revenus de chacun, à la distribution de l’espace donc à la ségrégation (ou à la non-), au logement social … Comment respecter le Droit au logement avec les contraintes imposées par les lois du marché ?
L'ensemble de cet ordre social, fondé sur le grand libéralisme économique, peut-il être considéré comme "juste", mot souvent utilisé par les candidats à l'élection présidentielle qui souhaitent un retour à plus grande "
cohésion sociale", est-ce possible ?
4. cohésion ou incohésion sociale ?
Doit-on simplement prendre acte qu’il y a un ordre économique et social qui est ce qu’il est mais dont les fondement sont quasi immuables ? Parler alors de justice sociale consisterait à veiller à ce que les “gens d’en bas” bénéficient, d’une part, de quelques rallonges budgétaires permettant d’augmenter les minimas sociaux et d’autre part, de la bienveillance philanthropique des grands possédants finançant des oeuvres non plus charitables mais humanitaires ; les mots changent mais la réalité reste ainsi figée dans le même ordre.
Certains s’extasient devant les énormes bénéfices réalisés par les grandes banques internationales sur les marchés financiers. Bénéfices qui permettent d’attribuer des primes faramineuses aux “golden boys”. Ainsi, à New York 26.000 salariés des marchés financiers ont touché une prime de fin d’année moyenne de 622.000 dollars et à Londres 4.000 d’entre eux une prime de 1,5 million d’euros, soit l'équivalent de 125 années de SMIC ! À Paris le montant des dites primes demeurent un mystère. Certes, les “golden boys” travaillent beaucoup, doivent toujours être dans l’excellence et sont constamment sous le couperet de transactions catastrophiques, mais de telles primes, malgré tout, ça décoiffe !

Comment alors être en ”cohésion” avec ceux qui bénéficient de ces largesses ? Le Littré (2007) définit la cohésion comme une “
harmonie entre les différentes parties d’un ensemble“. Peut-on se sentir en harmonie avec le capitalisme financier tel qu’il est actuellement ? Pourra-t-on un jour ou l’autre interroger les professions plus en terme “d’utilité sociale” qu'en terme de performances économiques ? Un enseignant, une infirmière, un éducateur, un policier etc., ont-ils autant, si ce n’est plus, d’utilité sociale qu’un golden boy ou équivalent ? Leurs responsabiltés seraient-elles moindres ?
Parler de “
cohésion sociale”, de “
lien social”, ne supposerait-il pas en premier lieu d’envisager une redistribution des richesses qui ne passe pas uniquement par l’imposition ? Ce qui nécessiterait de revoir de fond en comble les grilles salariales et l’utilisation des bénéfices. Sinon, il est à craindre que l'on demeure dans l’imposture.
~
lire : entretien avec Martin HIRSCH, ex-président d’Emmaüs, “
l’économie solidaire reste pour beaucoup une économie de martiens utopistes“ (Télérama n°2973, 6/1/2007)