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la valeur travail
note écrite le 5 fév. 2007
 
mots-clés : travail, artisan, fonctionnaire, revenus, durée du travail, motivations
 
     Au moment où étaient posées les questions à propos de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et de la hausse de la fiscalité proposée par François Hollande, Ségolène Royal déclarait ne pas vouloir “de fiscalité nouvelle qui serait interprétée comme un élément qui décourage le travail et l’effort“, laissant ainsi entendre qu’à trop taxer le travail, on pouvait démotiver ceux et celles qui ont envie de fournir un effort.
     Ces propos présentent au moins l’intérêt de remettre en évidence le sens de la VALEUR TRAVAIL. Voici quelques pistes de réflexion :
°le travail est une valeur monnayable mais sa “juste” rémunération est difficile à appréhender, à partir de quels critères : niveau de qualification ? Compétences ? Responsabilités ? Nombre d’années d’étude ? Pénibilité ? Prise de risque ?
°le travail est une valeur identitaire : pour de nombreuses personnes, il s’agit du tout premier repère de l’identité sociale et de l’appartenance à un groupe social, avant même parfois l’identité nationale. Quand on fait la connaissance de quelqu’un, la question "... et qu’est-ce que vous faites ?" arrive très vite dans la conversation. Être privé de travail peut conduire à des catastrophes personnelles, familiales, sociales, économiques.
°le travail est une valeur culturelle : les savoirs et savoir-faire issus du travail constituent une grande richesse tant personnelle que collective.
°le travail est une valeur de solidarité : le monde du travail a été l’espace-temps historique des plus grandes œuvres collectives de solidarité. Mais il semble qu’il ait beaucoup perdu dans ce domaine.

 

     À l’inverse, ces valeurs peuvent être déniées du fait :

* d’une rémunération faible
* de l’exécution de tâches pénibles, répétitives, dénuées de sens, dévalorisantes
* de rythmes ou cadences particulièrement élevés
* d’une absence de reconnaissance
* d’une hiérarchie abusivement autoritaire
* d’un ras-le-bol généralisé et durable.

     Pour certains, les 35 heures contribuent plus à la dévalorisation du travail qu’à son allégement.
     Le montant des charges sociales liées au travail fait peur. Véritables tonneaux des danaïdes, les régimes généraux de protection sociale (sécurité sociale, retraite, chômage) sont déficitaires et menacés dans leur fondement de solidarité.
     La dévalorisation de certains corps de métiers ou de certaines tâches (cf. les difficultés liées à l’embauche dans le bâtiment et les métiers de bouche) participe à la non reconnaissance sociale. Horaires morcelés, travail dans le froid ou la chaleur, manquements dans l’hygiène et la sécurité, faibles rémunérations, en sont les principaux indicateurs.

Vraies/fausses certitudes dans les représentations de la valeur travail


     L’opinion oppose volontiers “la France qui travaille“, celle des entrepreneurs, des preneurs de risques, à “la France protégée“, celle des fonctionnaires ou assimilés, qui “font grève quand ça leur chante !” Cette opposition, si elle a un effet placébo, paraît toutefois dérisoire et surtout inutile, peut-on en effet envisager un seul instant de se passer des fonctionnaires et inversement ?

Grands témoins : un artisan et un fonctionnaire territorial

1. artisan facteur d’orgues
Dans la nomenclature des Chambres des métiers, la facture d’orgues est classée en “métier d’art”. Le marché français et européen dépend largement des subventions venant des collectivités territoriales, du ministère de la Culture, de la CEE.

°SARL au capital de 25.000€ 
°gérant : formation = docteur d’État en musicologie / CAP de menuisier - ébéniste. Travailleur non salarié. En plus du travail d’atelier ou de chantier, doit assurer la prospection clients, les devis. Seule la
comptabilité est confiée à un cabinet spécialisé. Durée hebdomadaire de travail : en moyenne 53 h./semaine ; beaucoup de déplacements
°2 salariés à temps plein en CDI ; qualifications = CAP
°CDD suivant besoins
°chiffre d’affaire 2005 = 146.536 € dont masse salariale de 72.226 € soit 49%. La facture d’orgues est un métier à fort coût en main d’œuvre et pratiquement sans marge sur les matières premières. Pour la fabrication d’un orgue neuf, la matière première ne représente que 8% du coût.
     ~salaire A. 15 ans de métier = 1.383 € net/mois
     ~salaire B. 1 an de métier = 1.152 € net/mois
     ~indemnité du gérant = 1.000 € net/mois. Cette indemnité est le seul revenu fixe du gérant.
     En fin d’année, s'il y a des bénéfices, le gérant en perçoit une part, une autre part est versée en prime de fin d’année aux salariés, enfin une dernière part sert à alimenter les fonds propres de l’entreprise ; fonds indispensables pour affirmer la solidité de celle-ci vis-à-vis des banques et des clients.
°durée hebdomadaire du travail = 35 h. + 4 h supplémentaires donnant lieu à un surcoût de 10%
°charges sociales : une tranche salariale de 1.000 € net génère 810 € de charges. L’entreprise doit rester très attentive à l’évolution de la masse salariale, “en la faisant trop monter, on ne passe plus sur le marché“.


     Pour cet artisan, 2 grands problèmes :
1. les 35 heures : “c’est une aberration pour une entreprise comme la mienne qui emploie 2 ou 3 personnes. Je ne peux pas plus embaucher sous peine de faillite. Donc on fait des heures supplémentaires qui coûtent plus chères. Vouloir généraliser la semaine des 35 h relève d’une méconnaissance totale de notre réalité. Il ne faudrait pas oublier que l’artisanat représente plus de 700.000 emplois en France
2. les charges sociales trop élevées : “dans un secteur comme le notre les marges sont faibles, la concurrence à l’échelon européen est rude. La lourdeur des charges ne permet pas d’assurer des salaires plus élevés à des ouvriers professionnellement très compétents et motivés“.


     Où cet artisan trouve-t-il sa motivation ?
-“
l’argent est loin d’être le principal moteur, il faut beaucoup de passion pour être artisan : passion de la fabrication, passion du travail bien fait … Cette passion permet d’être inventif et de supporter des tâches et des conditions de travail qui sont loin d’être toujours agréables (poussière, bruit, froid, humidité, inconfort). Il y a un équilibre à trouver entre le plaisir et le déplaisir, le plaisir devant toujours l’emporter au final
-“ne pas craindre les responsabilités à l’égard des clients et des salariés (assurer les salaires mensuels)”
-“oser prendre des risques
-“faire partager son enthousiasme avec l’équipe de travail et son entourage.”


2. cadre de la fonction territoriale

a) formation : Sciences Po. Très sensible à la notion de SERVICE PUBLIC “que l’on doit absolument défendre, bien que ce ne soit pas dans l’air du temps ! Les services publics exercent des missions d’intérêt général ; vouloir les réduire ou les privatiser, représente un réel danger pour la Société
b) attaché depuis 24 ans ; attaché principal depuis 2 ans. Poste actuel : directeur
adjoint dans un service départemental de la Protection de l’enfance, plus particulièrement responsable de l’accueil familial qui reçoit 800 enfants. Ce poste génère des responsabilités importantes à l’égard des enfants, de leurs familles, des familles d’accueil, des juges des enfants, des équipes professionnelles de terrain. “Les décisions à prendre peuvent être lourdes de conséquences pour les enfants ; c’est loin d’être facile et il y a du stress ! Mais en même temps c’est très motivant
c) durée hebdomadaire de travail : 35h. ; en réalité 50h. en moyenne au bureau parce que “je me refuse à emmener du travail à la maison
d) salaire net mensuel (primes incluses) = 2.900 €. “J’ai le sentiment de gagner normalement ma vie. Mon salaire me paraît juste et il me permet de vivre à peu près comme je le souhaite.
Constate parfois une surcharge de travail due à l’urgence, à l’accumulation de dossiers difficiles … “Je souhaite alors du renfort !”

     Où ce cadre trouve-t-il sa motivation ?
Pour investir un travail et donner de son temps, on attend certes un salaire suffisant, mais aussi d’être reconnu dans ce que l’on fait, déjà par l’employeur, mais aussi par ses collègues de travail. Je n’attends pas nécessairement des compliments, mais une approbation“.

3. artisan, fonctionnaire, même combat ?
     Ces 2 exemples peuvent paraître très éloignés l’un de l’autre, déjà par l’objet traité, puis par le cadre d’exercice de la fonction, par la rémunération ; enfin l’un à une dimension manuelle que n’a pas l’autre. Mais en y regardant de plus près, on peut aussi voir bien des points communs :
* investissement dans un travail motivant, choisi, où l’on passe du temps avec “passion

* sens des responsabilités à l’égard d’une collectivité territoriale et des usagers d’un service public pour l’un ; à l’égard de clients (collectivités territoriales, associations, organistes …) particulièrement exigeants pour l’autre
* forte dimension identitaire avec une reconnaissance sociale recherchée et en partie acquise
* enrichissement, non pas sur le plan financier, mais sur le plan humain : travail “d’équipe”, culture professionnelle très développée
* résolution de problèmes parfois complexes, nécessitant de l’inventivité, de la concertation …
* dépassement de la durée légale du travail.



     Le travail peut conserver une forte valeur attractive pour un grand nombre de personnes et le gain qui en résulte ne s’évalue pas uniquement en monnaie. Toutefois les emplois ne présentent pas tous, loin s’en faut, l’intérêt de ceux présentés ici.

     Aussi pourquoi les emplois à forte pénibilité, répétitifs, sans autre intérêt qu’un salaire le plus souvent faible, mais pour autant absolument nécessaires, ne pourraient-ils pas faire l’objet d’accords spécifiques concernant les amplitudes horaires, la durée, les salaires ? Enfin pourquoi ne pas envisager qu’ils puissent s’exercer en alternance avec une autre fonction plus satisfaisante sur le plan identitaire ? Il y aurait sans doute là matière à innover.